Conservatrice : Žaklina Marković Tél. : (+381 11) 202 71 85 Courriel : legat.oj@sanu.ac.rs Adresse : 35, rue Knez Mihailova, 3 étage, chambre 345

 
Mileta Prodanović : Le miniature / le monumental dans la sculpture d’Olga Jevrić
 

Dans la réflexion de l’opus de sculpteur Olga Jevrić existaient des positions qui mettaient sa poétique en rapport avec une formation artistique éminente – l’informel. Un tel constat semble très attrayant, mais il semble être argumenté majoritairement par des facteurs extérieurs : la proximité générationnelle avec les protagonistes d’informel européen, la facture du matériel – la peau « même » de l’ouvrage ou la radicalité de la position non-figurative. Ceux qui sentent le besoin d’intégrer toute poétique dans l’histoire générale du développement du langage plasticien pourraient se baser, avec la même justification, sur une tradition complètement différente de non-icônique dans la sculpture du siècle passé : la tradition constructiviste. Mais, il semble que toutes ces tentatives d’ « intégration » restent au seuil de l’essence de l’expression en plastique d’Olga Jevrić. Il est plus correct de la percevoir comme un phénomène seul, l’artiste qui trouve le moyen pour créer un monde visuel unique et ensuite, ce qui est également important, trouve la manière pour défendre son intégrité.

Olga Jevrić connaissait bien les œuvres de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Son esprit curieux l’a rendu ouverte, jusqu’aujourd’hui même, aux expériences les plus diverses qui arrivent de l’empire immense de l’art moderne. Mais tout cela arrivait dans son laboratoire seulement en forme d’information, de connaissance d’horizon du monde d’aujourd’hui. A l’opposé de cela se trouve l’espace d’expression personnelle, qu’elle cultivait soigneusement à travers tous les changements sociaux et de tendances de la seconde moitié du vingtième siècle. Les démarches radicales, qui se produisaient loin du pays dans lequel elle créait n’étaient pas décisives pour sa formation et sa durée sur la scène artistique. En l’absence de la véritable compréhension de son œuvre chez nous, ils ne pouvaient être qu’une correction lointaine, extérieure, une confirmation de l’orientation qu’il faut perdurer sur sa propre voie.

Elle est parvenue à son style de sculpture et à sa poétique en respectant, avant tout, ses propres impulsions intérieures. Au début même de son travail professionnel, sur le croquis pour le monument à Prokuplje (1951) existent toujours des allusions lointaines au narratif, le souvenir de la tradition des stèles. Cependant, ce projet de mémorial ne représente qu’apparemment une branche latérale de la sculpture d’Olga Jevrić : dans les travaux qui apparaîtront presque un demi siècle plus tard, par le biais des volumes rectangulaires plus réguliers réapparaîtra cet esprit de monumentalité statique, enrichi ici par des décennies d’expérience. Parmi les projets de mémoriaux précoces se classe aussi le projet non réalisé pour Gornji Milanovac. Son importance pour la sculpture d’Olga Jevrić est multiple. D’une part, il a apporté la cristallisation définitive du langage de sa sculpture en tant qu’essai polyphonique sur l’espace et l’énergie et, de l’autre, il a ouvert la question qui restera la préoccupation permanente de l’auteur ; comment une matière, neutre de par sa nature, peut être remplie de quelque chose qui ne pourrait pas être, au premier abord, incrusté en elle, à savoir, de contenu éthique ? Toutes les sculptures n’ont pas la composante mémorielle, bien au contraire. Mais même celles, qui n’ont pas été conçues comme des mémoriaux, sont profondément imprégnées du sentiment d’étroitesse de l’être humain dans l’ambiance qui a perdu l’équilibre, une sorte d’inquiétude métaphysique. Les sculptures d’Olga Jevrić ne sont jamais anthropomorphes, mais elles contiennent l’essentiel de l’humain, l’invisible et c’est l’esprit.

Les petits formats constituent une partie importante de l’opus d’Olga Jevrić, à travers la durée de sa création: ils ne sont aucunement seulement le fruit de nécessité de la réticence permanente de l’entourage de soutenir les vraies valeurs et d’aider le sculpteur à réaliser les ouvrages de grandes dimensions. Parfois ils sont une sorte d’étude, un croquis conduit par la réflexion sur une œuvre monumentale. Parfois, et même le plus souvent, ils ne sont pas des médiateurs, mais des ouvrages complets, qui ont l’intention de rester dans de telles dimensions.

Les lois internes de la création qui résultent par un ouvrage de grand format se différencient de celles qui résultent par un ouvrage de chambre. Dans le grand format, l’artiste est parfois le réalisateur forcé à être extraverti. Dans le petit format, il est réduit à la pensée, concentré. Le petit format est une plateforme pour le recueillement. Si les sculptures monumentales sont des discours prononcés à voix haute, les petits formats sont alors des sentences, des pensées complétées ou l’expression des sentiments.

Dans le travail de Jevrić, le petit format peut être suivi du milieu des années 50 (Trois éléments I ― III et Forme blindée I, de 1956, Mémento IV de 1958, ou Formes agressives), pendant les années soixante et soixante-dix, lorsque les petits formats jouaient plus souvent le rôle de projet pour les ouvrages de plus grandes dimensions.

Cependant, les travaux crées au cours de la dernière décennie du siècle passé constituent une entité particulière. Déjà depuis la seconde moitié des années soixante-dix et pendant les années quatre-vingt, dans le travail d’Olga Jevrić peut être remarquée la tendance de « ralliement » du volume en des masses compactes (Précipitation, ouvrages du cycle Traversées) – cette tendance est développée complètement dans ses sculptures plus récentes. Les ouvrages telles Enumération I (1991), Enumération II (1999), Pour un espace isotrope (1992), ou Plaques superposées (2000), rappellent, de nouveau, l’esprit des temps titaniques passés depuis longtemps. Nous pouvons penser aux mégalithes, au Stonehenge démonté, parfois même à la puissance qui érige ces blocs et les fait planer.

Même ceux qui savent beaucoup sur l’art peuvent confondre parfois deux catégories qui semblent liées: grand et monumental. Le monumental ne dépend pas des mesures individuelles, mais des rapports. Les nouvelles sculptures d’Olga Jevrić ne sont pas de grandes dimensions, mais elles sont monumentales. Réaliser la monumentalité en format de chambre relève de la maîtrise. Et c’est l’une, des nombreuses raisons, de la grandeur de cette artiste au XX et XXI siècle.

Mileta Prodanović